L’étrange matinée de Ferdinand Godfirmon

Rien ne prédisposait Ferdinand Godfirmon à passer une journée différente des autres, lorsqu’il se réveille en ce matin ensoleillé d’avril. Comme tous les matins, il se lève en raclant sa gorge et se dirige vers sa salle de bains pour s’asperger le visage à grands coups d’eau froide. Il répéte ensuite consciencieusement les mêmes gestes qu’il effectue tous les jours à cette heure précise : il se brosse les dents, se rase, enfile son complet gris et descend dans la cuisine. Comme tous les matins, son épouse le salue machinalement et lui demande s’il a bien dormi tout en consultant la page nécrologie du quotidien régional. Et comme tous les matins, il s’abstient de lui répondre. Comme à son habitude, elle a délibérément négligé de lui préparer un petit déjeuner et comme tous les matins, elle critique en persiflant sa tenue : « ça ne m’étonne pas que tes affaires ne marchent pas. Attifé comme tu es, tu me fais vraiment pitié. » Et pour cause : Geneviève Godfirmon ne cachait plus son amertume depuis longtemps. Elle, qui avait rêvé d’une vie de strass et de paillettes, s’était retrouvée dans une petite maison modeste, rue des Plantes à Schaerbeek et perdit vite ses illusions. Son mari s’étant avéré un courtier d’assurances plutôt médiocre, elle s’était, au cours des années, peu à peu épargné l’effort de lui cacher sa déconfiture. Il faut dire que, brillant trompettiste et fan aux premières heures du jazz de New-Orleans, Ferdinand Godfirmon avait dû renoncer à ses aspirations musicales lorsque Geneviève van Smisselaer, alors encore plutôt jolie, lui avait mis la corde au cou, 30 ans plus tôt. « Ah non, la vie d’artiste, je n’accepterai jamais cela ! » Et Ferdinand Godfirmon avait dû se plier aux exigences de sa nouvelle épousée.

Ce matin était un matin comme tous les matins. A cette différence près : il n’y avait plus de café dans le placard de la cuisine. Ferdinand Godfirmon enfile donc son pardessus et annonça à son épouse qu’il partait en mission de ravitaillement. Elle ne lui accorde pas même un regard en retour, plongée qu’elle est dans son absorbante littérature. Aussi, lorsque Ferdinand Godfirmon eut fermé la porte, il emprunta le chemin de l’épicerie du quartier. Mais une fois arrivé, mû par une étrange impulsion, il change brusquement d’avis et détourne ses pas en accélérant leur rythme, direction gare du nord. Toujours habité par sa pulsion inconsciente, y embarque dans un train pour Anvers.

Lorsqu’il fut arrivé à destination, il avait eu le temps de clarifier ses intentions. C’est donc tout naturellement qu’il se dirige vers le port et s’informe sur l’heure de départ de la prochaine traversée vers New-York. Coup fortuné du destin, la levée d’ancre d’un cargo polonais était prévue deux heures plus tard. Aussi, ce fut avec un grand soulagement qu’il y réserve une place passager, avant de s’installer sur la banquette de « La Chaloupe d’Or », un estaminet du port. Ferdinand Godfirmon commande un café fumant et y mélange deux sucres, ce qui était contraire à son habitude, sa femme l’ayant privé de cette double ration pour d’obscures raisons de silhouette. Il faut dire que l’homme avait une fâcheuse tendance à l’embonpoint. Ce qui lui avait valu, au cours de ces dernières années, de nombreuses privations de la part de celle qu’il surnommait en secret « sa taulière ». Durant l’heure qui suivit, il se sentit anormalement calme et serein, plongé dans de profondes pensées. De temps à autres, un observateur attentif aurait pu déceler sur son visage un petit rictus de satisfaction qu’il ne s’embarrassa pas de réprimer. Trois cafés et six sucres plus tard, lorsque l’heure du départ eut enfin sonné, Ferdinand Godfirmon régla son addition, enfila son pardessus – son seul « bagage à main » – et se dirigea d’un pas pressé vers les docks. Il se présenta avec son ticket à la compagnie de frets et put enfin monter à bord….

L’Amérique ! Ferdinand Godfirmon se surprit de son audace. Bien décidé à protéger jalousement ses intentions, personne n’aurait pu à ce moment lui soutirer le moindre mot en guise de confidence. Tout au plus, une fois le navire en mer, on avait pu l’apercevoir jeter un dernier regard en arrière, comme pour s’assurer qu’il avait bien pris le large. Et il ne s’en retourna jamais plus…

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